Spiti : la vallée secrète

Isolée au nord de l’Inde, à la frontière du Tibet, la haute vallée du Spiti est longtemps restée fermée aux étrangers.
Pour rejoindre en hiver ce grand désert blanc et rugueux, il faut remonter les gorges de la Sutlej par une route vertigineuse, qu’empruntaient jadis caravaniers et explorateurs. Rallier le Spiti durant l’hiver s’avère une aventure. Encastrée entre les cimes enneigées de l’Himalaya, au nord de l’Himachal Pradesh, cette vallée désertique qui s’étire le long de la rivière Spiti, à plus de 3000 m d’altitude, n’est alors accessible que par la route du Kinnaur.

Et quelle route ! Fréquemment coupée par les avalanches et les éboulements, la National Highway n°22, ancienne Hindustan-Tibet Road, est l’un des itinéraires les plus impressionnants de l’Himalaya. Cette piste mythique, qu’utilisaient jadis les caravanes de la soie entre l’Inde et le Turkestan chinois, permit à de nombreux explorateurs tels Sven Hedin, Marco Pallis ou Giuseppe Tucci, de rejoindre le Toit du monde, et servit aussi de cadre au fameux roman d’espionnage de Kipling, Kim.

Pas peu fiers de marcher sur les pas de ces illustres aventuriers, nous voilà donc tournicotant sur les lacets de cette « autoroute » rarement goudronnée et remplie de nids de poule. De Shimla, nous traversons d’abord des forêts de cèdres jusqu’à l’ancienne cité princière de Rampur.

La Sutlej apparaît alors, que l’on entend rouler et gronder dans les gorges. Descendue des hauts plateaux tibétains, elle fertilise de ses limons la vallée du Kinnaur. Autour de Saharan, où nous passons la nuit, s’étagent à flanc de collines des vergers regorgeant de pommiers et d’abricotiers.

Au-delà, la route suit de près de cours tumultueux de la rivière. En été, ses crues violentes emportent souvent des ponts et tronçons de chaussée. Des familles de Biharis ou de Népalais travaillent à leur réfection, dormant sous de petits abris de fortune dressés au bord de la route. Notre jeep traverse une série de passages défoncés, glissant sur les éboulis, sautant sur les rocs, tanguant dans les virages.

Le lendemain, après une seconde étape à Kalpa, nous arrivons au poste de contrôle de Jangi, où il nous faut présenter nos laissez-passer. La zone qui s’étend jusqu’à l’entrée du Spiti est en effet placée sous l’étroite surveillance de l’armée indienne, en raison de sa proximité avec le Tibet.

La route progresse maintenant dans un défilé étroit, suivant une brèche taillée à même les parois verticales. Au fond de cette cluse abrupte, les eaux turquoise de la rivière Spiti confluent dans un tourbillon avec les flots bruns de la Sutlej. Paysage hallucinant de roches et de glace, au sein duquel nous enchaînons les virages en épingle au bord d’un vertigineux précipice. Des camions, des bus et de longs convois militaires surgissent à chaque tournant. L’étroitesse du passage impose des man?uvres qui font frémir de peur.

Nous serrons les poings, pas vraiment rassurés. Le passage du dernier col près de Nako, à 3 900 m d’altitude, véritable bourbier fouetté par un vent glacial, se fait en première, à 10 km à l’heure.

Aussi est-ce avec soulagement que, les fesses meurtries et le dos fourbu, nous arrivons enfin dans la vallée promise du Spiti. Vallée promise ? La dépression lunaire qui s’étend sous nos yeux n’a rien d’un Shangri-La enchanteur : aride et inhospitalière, elle égrène ses montagnes rugueuses et dénudées, ses paysages désolés de rocaille brune entachée de coulures ocre.

Des torrents de graviers semblent avoir ravagé ses versants couverts de roches pulvérisées, hérissés de pitons aux formes fantastiques et encerclés de sommets prodigieux. Au milieu de cette immensité neigeuse émergent, ici et là, quelques villages ceinturés d’une frêle barrière de saules et de peupliers, lesquels fournissent, avec la bouse de yak, l’unique combustible pour cuisiner et se chauffer.

Sensation d’être passé dans un autre monde, situé au-delà des pluies de mousson, mais aussi de la culture indienne. Ici s’ouvre une nouvelle galaxie mentale, celle du bouddhisme tibétain, symbolisé par les chortens (stupas), les mane (murs de pierres gravées de mantras), les drapeaux de prières et les imposants monastères.

Aux cours des XXe et XIe siècles, le Spiti, alors contrôlé par le royaume tibétain de Guge, s’est enrichi de nombreux monastères. Ornés de fresques d’une rare finesse, ils composent un véritable musée de l’art bouddhiste du Moyen Âge. Le plus vénérable d’entre eux, Tabo, fondé en 996, est aujourd’hui classé au Patrimoine mondial de l’Unesco.

Ceinturé d’un mur en boue séchée, il étale ses bâtiments couleur de sable au creux de la vallée, au milieu d’un petit bourg presque désert qui, n’était la température, pourrait faire songer à ces villages fantômes du Nouveau-Mexique.

Vêtu de sa robe couleur lie-de-vin, un moine nonchalant nous conduit jusqu’au sacro-saint, le Tsug Lakhang, grand hall au centre duquel trône la statue à quatre faces du bouddha Vairocana. Fixées sur les murs, une trentaine de statues l’entourent, assises sur des lotus et couronnées de nimbes, dont les couleurs luisent dans la pénombre. Spectacle d’une stupéfiante beauté, qui justifie le surnom d’ »Ajanta de l’Himalaya » donné au temple, par référence aux célèbres grottes de l’Inde du Sud.

Le plus grand monastère de la vallée, Ki, perche lui sur un spectaculaire piton rocheux, à 4 116 m d’altitude, à l’aplomb d’un village formé d’un grumeau de maisons blanches. Erigé voici mille ans, cette forteresse placée en vigie sur la vallée conserve une précieuse collection de thangkas sacrés. Son labyrinthe de salles, de couloirs et d’escaliers sert de retraite à quelque 200 moines de l’ordre réformé des Gelugpa (les « bonnets jaunes »), dirigé par le Dalaï Lama.

Que ce dernier ait choisi Ki pour célébrer, en l’an 2000, la grande cérémonie tantrique de Kalachakra, à laquelle assistèrent 15 000 pèlerins du monde entier, donne une idée de l’importance du lieu. Pour l’heure, un calme olympien règne sur l’ermitage.

Les drapeaux de prière qui claquent au vent, les cris percants des aigles tournoyant dans le ciel et le bêlement des agneaux qui vagabondent en contrebas sont les seuls bruits qui nous proviennent du monde extérieur. Dans les cuisines moyenâgeuses au sous-sol, des lamas préparent le repas. Non loin, dans une salle d’étude, un petit groupe studieux récite des sutras. Litanie des psaumes, cliquetis des rosaires et bourdonnement des moulins à prière : il fait bon goûter la paix qui imprègne ce refuge.

De la terrasse, nous restons un moment à contempler, malgré le froid mordant, la vue grandiose sur la vallée, au fond de laquelle se niche Kaza, la capitale. Grosse bourgade administrative de 1 500 habitants, Kaza étire ses ternes maisons en parpaings le long de la grand-route. Depuis l’ouverture du Spiti aux étrangers, en 1992, guesthouses et restaurants y ont bourgeonné comme des champignons.

Mais en hiver, leurs portes sont closes. Dans la rue du bazar, où veillent quelques échoppes, des gamins aux joues écorchées profitent de la neige fraîche. Ils ont improvisé une luge avec l’armature métallique d’une vieille chaise, et dévalent la pente en riant aux éclats. Avec son allure de ville surgie de nulle part, Kaza n’a pas le charme des villages traditionnels du Spiti, tel Kyber, le plus haut lieu habité du monde (4 205 m), où nous dormons dans la solide bâtisse de briques et de boue chaulée d’une famille, partageant notre chambre avec les rats qui galopent dans les combles.

Comme dans la plupart des maisons, la cour sert d’enclos pour les moutons, yaks et dzos (croisement de yak et de vache), tandis que sur le toit-terrasse, où sont stockées les provisions hivernales, les habitants profitent du soleil la journée pour se laver ou tisser. Malgré les rudesses du climat (jusqu’à – 40 °C en janvier), seule la pièce principale, qui sert de cuisine, est chauffée par un antique poêle. Assis sur des paillasses aux tapis élimés, nous observons notre hôtesse qui confectionne des chiapatis, son visage parcheminé fendu d’un large sourire.

La simplicité des Spitiens n’a d’égale que leur hospitalité. Bouddhistes pieux, attachés à leurs traditions, ces montagnards ont appris à vivre dans des conditions pénibles. « Pendant des siècles, le Spiti, placé sous la lointaine suzeraineté du Ladakh, a vécu en autarcie, coupé du monde, analyse Sonam Angdui Tsering, dit « Nono », le chef de la famille royale du Spiti. La difficulté à passer l’hiver avec de maigres réserves, la rareté des ressources, ne permettaient la survie d’une population qu’en nombre limité.

C’est pourquoi les Spitiens avaient instauré le système de la primogéniture, qui limitait la démographie. Seul l’aîné de la famille héritait des terres et prenait une épouse, les cadets partaient au monastère ou devenaient les serviteurs de la maison. »

Le rattachement du Spiti à l’Inde, en 1941, a bouleversé ce système. Classé « zone tribale », le Spiti bénéficie à fond des investissements publics afin de rattraper son retard. La vie s’est améliorée (hôpitaux, écoles) et la population a doublé depuis les années 50. Désormais, tous les villages ont un accès routier et l’électricité. L’alimentation elle-même a changé : à la tsampa tibétaine, bouillie d’orge grillé, s’est subsitué le riz aux lentilles, plat typique de la plaine indienne.

« Dans chaque village, un bureau public distribue des rations alimentaires aux habitants. Aux Etats-Unis, des gens peuvent mourir de faim, mais pas chez nous ! », fait valoir Pretam La Negi, le préfet de la région. « Le Spiti bénéficie d’infrastructures modernes, mais il est resté figé dans une mentalité médiévale. L’alcool fait des ravages chez les hommes, et la situation des femmes, corvéables à merci, demeure arriérée », tempère Dikit Doker, la s?ur de Nono, qui a mis sur pied, près de Kaza, un centre associatif pour l’éducation des paysannes.

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Isolé au milieu des montagnes, le Spiti est en effet resté un conservatoire de traditions tibétaines archaïques, disparues ailleurs. Illustration la plus frappante : les buchans de la vallée de la Pin (affluent de la Spiti), une étrange troupe de lamas saltimbanques dont l’origine remonte à la fin du XIVe siècle. En hiver, ces ménestrels donnent des spectacles de village en village.

Nous les croisons à Lhalung, perché à 3800 m d’altitude, dans la vallée de Lingti. Habillés de toges et de brocarts, le visage poudré de blanc, les buchans se livrent à une longue séance d’édification religieuse, puis enchaînent des parodies burlesques devant un public qui se convulse de rire. Vient ensuite le clou de la représentation, la cérémonie de la fracture de la pierre.

Un buchan en transe, joues percées par des aiguilles, danse avec un sabre sur lequel, à intervalles réguliers, il se balance en équilibre, la pointe appuyée contre son estomac. Les esprits surnaturels qui l’habitent sont censés le protéger. Puis il s’allonge au sol, et une énorme pierre est posée sur son ventre, qu’un assistant fracture d’un coup sec à l’aide d’un caillou.

Le rituel, qui vise à soumettre les esprits maléfiques, traduit la persistance des croyances chamanistes que l’on trouvait jadis au Tibet avant l’introduction du bouddhisme.

Guide pratique- Spiti, un voyage initiatique.

A l’orée des hauts plateaux du Tibet, le Spiti, ou « pays du milieu », est une vallée cachée dans un repli de l’Himalaya, à l’écart des chemins du progrès. Ce sanctuaire du bouddhisme tantrique, interdit aux touristes jusqu’en 1992, reste encore peu fréquenté. En hiver, vous serez presque seul à explorer villages et monastères de ce grandiose désert blanc.

En été, d’inoubliables trekkings s’offrent aux aventuriers. Légende carte : La vallée du Spiti s’étire sur 150 km de long, au nord de l’Himachal Pradesh et au sud du Ladakh. Le col de Kunzum La (4551 m) permet l’accès, de juin à octobre, depuis le Lahaul et Manali.

La seule route ouverte en hiver est celle du Kinnaur au sud, qui remonte la vallée de la Sutlej.

Y ARRIVER

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Sur place De Delhi, rejoindre Shimla (en train, via Kalpa) ou Manali (bus direct de nuit). De Manali à Kaza, via le Lahaul et le col de Kunzum-La, une journée en bus, mais passage possible uniquement en été. De Shimla à Tabo via le Kinnaur, trois jours en bus (deux jours avec jeep et chauffeur, en roulant bien), avec nuits à Saharan et Kalpa. L’itinéraire par le Kinnaur requiert un laisser-passer (Inner Line Permit). Valable 7 jours, il est délivré dans la journée au District Magistrates’ Office de Shimla, de Rekong Peo et de Kaza. Prévoir 3 photos d’identité, photocopies du passeport et du visa indien.

BONNES PISTES

Les monastères. Le Spiti compte de nombreuses gompas qui furent fondées entre les XIe et XIIe siècles, ou entre les XVe et XVIe s. Ces lamasseries abritent des fresques d’un raffinement exquis, qui font de la vallée un véritable musée de l’art bouddhiste tibébain d’époque médiévale.

La plupart des monastères sont juchés sur des éminences escarpées, si bien qu’ils ont l’allure de villages fortifiés. On ne manquera pas les monastères de Tabo et de Ki où l’on observera, à l’aide d’une torche électrique, les innombrables bouddhas, bodhisatavas et autres divinités protectrices minutieusement tracés sur les murs.

Il faudra visiter aussi l’impressionnant monastère de Dhankar, suspendu en équilibre précaire au flanc d’une falaise et qui évoque, vu de loin, un essaim d’abeilles avec ses alvéoles. Le monastère de Lalung, dans la vallée de Lingti, contient aussi de splendides peintures murales et statues.

Les villages. Perdus au sein de vastes étendues rocailleuses et arides, ces modestes hameaux cernés de leurs lopins de verdure font l’effet d’oasis irréelles. On y croise des hommes, femmes, enfants et vieillards d’une gentilesse désarmante, qui vous saluent d’un tonitruant « Joolee ! » (bonjour), souligné d’un sourire éclatant. En été, tout ce petit monde s’occupe à moissonner l’orge, le blé et le sarrasin. Les villages Lalung, Demul et Kyber sont parmi les plus attachantset peuvent être reliés facilement à pied.

A DECOUVRIR

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La vallée de la Pin. Adjacente à celle du Spiti, elle forme un monde à part, l’un des coins les plus sauvages et les plus isolés de l’Himalaya indien.

C’est aussi un parc national où vivent l’ibex et le rare léopard des neiges. Elle a pour particularité d’abriter des monastères rattachés à l’ordre non réformé des Nyingmapa, qui perpétuent l’enseignement du grand maître indien Padmasambhava, lequel implanta le bouddhisme tantrique au Tibet au VIIIe siècle. Un superbe trek permet de rallier en cinq jours la vallée de la Pin depuis Kullu en passant par Manikaran et la Pin Parbati Pass.

Le Kinnaur. En remontant la romantique mais cahotique National Higway n°22 entre Shimla et le Spiti, profitez-en pour musarder à travers de l’une des plus riches et plus belles régions de l’Himachal Pradesh. Ses bucoliques villages en pentes et ses champs en terrasse, où l’on cultive pommes, abricots et noix en abondance, y composent un paysage de rêve. Le bouddhisme et l’hindouisme s’y côtoient harmonieusement, comme en témoigne le merveilleux temple de Bhimkali à Sarahan. Faites un détour par la vertigineuse vallée de Sangla jusqu’au village de Chitkul où se dressent de pittoresques maisons de pierre et de bois.

Spiti : la vallée secrète
Parallels and Meridians

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on Dec 14, 2015

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